Paul-Louis Courier

Courrierist, lampooner, polemist
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Paris, 29 septembre 1813.

T Vallée de Montmorency Vallée de Montmorency
 
out ce que vous me dites, Madame, de vos courses à Aix-la-Chapelle et à Spa me donne des regrets, je dirais presque des remords de vous avoir faussé compagnie. Mais sachez, Madame, que j’en ai été bien puni. Je suis tombé malade, peu s’en faut, et je crois même que j’en ai eu la fièvre. Cette campagne d’où je vous écrivais près de Montmorency est un endroit malsain, et, comment ne le serait-il pas, à mi-côte, au midi, entouré et couvert par une montagne au nord. C’est le vent du nord seul qui fait la salubrité d’un pays. C’est Borée qui rend le teint frais aux femmes du Frascati. La remarque est de moi, prenez-y garde. On explique savamment le nom de cette ville par des étymologies qui ne me contentent pas. Je dis qu’on la nomme Frascati parce que les filles y sont fraîches comme roses au matin, ce que j’attribue aux caresses de l’amant d’Orithye1 ; et puis dites que je n’observe pas dans mes voyages.
Vous avez bien raison, Madame, nous ne sommes jamais du même avis, vous et moi ; il est encore vrai que c’est pour cela précisément que nous sommes bien ensemble. Entendez ce mot comme il faut ; c’est-à-dire que nous causons avec plaisir ensemble. Vous aimez la contradiction ; vraiment vous n’êtes pas dégoûtée. C’est un des biens parmi tant d’autres qui manquent aux rois. Montaigne fait le compte de je ne sais quel grand, qui fatigué de la complaisance et de l’éternelle approbation de son confident, lui dit un jour : « Pour Dieu, conteste-moi quelque chose, afin que nous soyons deux. » J’en ai long à vous dire là-dessus quand nous nous reverrons, pourvu que vous preniez en main l’opinion contraire.
Il est mort un homme de l’Institut2, on m’a parlé de me présenter pour le remplacer. Je ne puis encore m’y résoudre. Je ne suis point du tout fait pour remplir un fauteuil, et par bonheur, je me trouve fort bien sur une escabelle. Il n’est pire compagnie selon moi, qu’une compagnie de gens de lettres, et puis leurs habits, leurs visites, leurs cérémonies, tout cela me ferait crever de rire ; d’autres choses me feraient mal au cœur. Vous pensez peut-être que c’est xxx3 qui veut me pousser là ; point du tout ; il ne m’en dit mot, lui qui me tourmentait l’autre fois, vous vous en souvenez. Il me fait la mine depuis quelque temps. Je devine pourquoi ; il a tort. Mais dites-moi, Madame, comment faisait mon père ? Il avait des amis ; et même il les garda jusqu’à la fin de sa vie. On valait mieux alors.
Tout le monde ici lit la gazette et parle de nouvelles. Je vois des gens qui suivent les armées sur la carte et ne les perdent non plus de vue que s’ils répondaient de l’événement. Dieu me fait la grâce d’être là-dessus d’une parfaite indifférence. Mais je crains que tout ce vacarme, dont vous êtes plus près que nous, ne vous cause quelque inquiétude et ne vous empêche de venir ici cet hiver.
Trouvez bon, Madame, que je me rappelle du souvenir de M. le comte, et agréez l’assurance de mon très humble respect.

Courier


[1] Alors qu'elle dansait sur les bords de l'Ilisos, fleuve qui arrose Athènes Borée, Orithye, fille d'Érechthée, roi légendaire d’Athènes et de Praxithée fut enlevé par Borée personnification du vent du nord. Emmenée en Thrace, elle lui donna deux jumeaux, les Boréades Calais et Zétes, et deux filles, Cléopâtre et Chioné.  Note1
[2] Il s’agit de Jean-François Champagne, helléniste né le 1er juillet 1751 à Semur-en-Auxois et décédé à Paris le 14 septembre 1813, membre de l’Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.  Note2
[3 ]Le nom n’est pas précisé.  Note3

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