Paul-Louis Courier

Epistológrafo, libelista, helenista
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prec [Sans mention] - 26 novembre 1807 [sans mention] A M de Sainte-Croix - 1er décembre 1807 Suiv

Naples le 27 novembre 1807

Le général Comte Dumas (1753-1837) Examen Critique des anciens historiens
d'Alexandre le Grand
par Guillaume de Sainte-Croix
M onsieur, vous me ravissez en m'apprenant que votre besogne avance, et que vous êtes résolu de ne la point quitter que vous ne l'ayez mise à fin. Voilà parler comme il faut. Vous voulez qu'on vous encourage. J'y ferai mon devoir, soyez-en sûr, me promettant pour moi, de ce nouveau travail, autant de plaisir que m'en fit votre première édition1. Il n'y avait que vous, monsieur, qui puissiez n'en être pas entièrement satisfait, et faire voir au publie qu'il y manquait quelque chose.
Ma petite drôlerie, dont vous me demandez des nouvelles, est assez dégrossie2. J'en suis à l'épiderme. C'est là le point justement où se voit la différence du sculpteur au tailleur de pierre. Ce texte a des délicatesses bien difficiles à rendre et notre maudit patois me fait donner au diable.
Ne me vantez point votre héros3 ; il dut sa gloire au siècle dans lequel il parut. Sans cela, qu'avait-il de plus que: les Gengis-Kan, les Tamerlan ? Bon soldat, bon capitaine, mais ces vertus sont communes. Il y a toujours dans une armée cent officiers capables de la bien commander4 ; un prince même y réussit5, et ce que fait un prince, tout le monde le peut faire. Quant à lui, il ne fit rien qui ne se fût fait sans lui. Bien avant qu'il fût né, il était décidé que la Grèce prendrait l'Asie. Surtout gardez-vous, je vous prie, de le comparer à César qui était autre chose qu'un donneur de batailles. Le vôtre ne fonda rien. Il ravageait toujours et s'il n'était pas mort, il ravagerait encore. Fortune lui livra le monde, qu'en sut-il faire ? Ne me dites pas : s'il eût vécu. Car il devenait de jour en jour plus féroce et plus ivrogne.
J'ai ici à ma disposition une bonne bibliothèque, et ce m'est un grand secours pour la petite bagatelle que je vous destine, monsieur. Cependant il me manque encore des outils pour enlever certains nœuds. Il faudrait être à Paris et y être de loisir, deux choses à moi difficiles.
Vous avez grande raison de me dire : quittez ce vil métier. Vous me parlez sagement, et je ne veux pas non plus faire comme Molière à qui toute sa vie ses amis en dirent autant. Il était, lui, chef de sa troupe ; moi, je mouche les chandelles. Ne croyez pas pourtant, monsieur, que j'y aie perdu tout mon temps ; j'y ai fait de bonnes études, et je sais à présent des choses qu'on n'apprend point dans les livres.
Je me rapproche de vous de deux cents lieues. Je vais bientôt à Milan.


[1] Cette édition est Mémoires pour servir à l’histoire de la religion des anciens peuples, ou Recherches historiques et critiques sur les mystères du paganisme. Elle avait été produite dans le cadre d’un concours proposé par l’Académie des Belles-Lettres en 1784 et primée par elle. Mais Sainte Croix, très exigeant voulait donner une nouvelle édition de ce travail. Il mourut sans voir celui-ci publié. C’est Sylvestre de Sacy qui, en hommage au baron défunt, prit en charge cette édition.  Note1
[2] Courier travaillait sur une traduction de deux traités de Xénophon : Du commandement de la cavalerie et De l’équitation.  Note2
[3] Courier vise Alexandre le Grand dont Sainte Croix avait fait paraître en 1772 l’Examen critique des Histoires d’Alexandre le Grand.  Note3
[4] Courier développera cette idée dans Conversation chez la comtesse d’Albany publié en 1812.  Note4
[5] Courier pense au Grand Condé.  Note5

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